Petit historique des raisons de ne pas aimer son enfant

Les sondages sont unanimes : les enfants, la famille sont la « première priorité » (excusez-moi le pléonasme!) des Québécois. Pourtant, les faits sont là pour démontrer le contraire. C’est le travail qui, plus que jamais, demeure la valeur fondamentale des Québécois si l’on se fie à leurs agissements plutôt qu’à leurs paroles. Les jeunes enfants passent plus de la moitié de leur temps d’éveil à la garderie, tout (magazines, vedettes, amies) pousse les nouvelles mères à penser d’abord à elles, à leur couple, avant de se consacrer à leurs enfants parce que sinon elles « s’oublient » (ce qui semble être LE crime par excellence). Sans compter les cas si nombreux d’enfants de la DPJ, de parents qui ne demandent pas la garde de leur enfant après une séparation, etc.

Pourquoi donc les Québécois sont-ils donc si convaincus d’aimer leurs enfants et si peu enclins à le manifester par leurs choix de vie ? Serait-ce que nous sommes un peuple d’hypocrites ?

Serait-ce plutôt qu’il est mal vu chez nous d’aimer ses enfants ? J’en suis de plus en plus convaincue. Ici, aimer son enfant, vouloir le meilleur pour lui, se dévouer à son développement et à son bonheur, ça dérange, ce n’est pas bien, ce n’est pas sain.  C’est s’oublier, vivre par procuration, être mère poule, excessive, dépendante affective…  Bref, c’est mal !

Mais pourquoi ?

L’Histoire de notre nation peut-elle nous inspirer des pistes de réponse ? Voilà ma petite tentative d’explication historico-non-rigoureuse.  À commenter si l’envie vous titille !

19e siècle : L’Église impose sa loi jusque dans le lit des couples québécois. Le devoir conjugal doit être accompli religieusement (oh le vilain jeu de mots !). La femme, qu’elle se sente l’instinct maternel ou pas, se doit de mettre au monde des enfants, beaucoup d’enfants.   À moins de se faire sœur.  Comme le condom et la pilule anticonceptionnelle n’existent pas encore, difficile de faire autrement de toute façon.  À moins d’aimer l’abstinence et d’accepter les remontrances du curé.  Certains prêtres se donnent même le droit d’exiger de la femme mariée qu’elle contribue à sa communauté en lui donnant chaque année, sans exception et jusqu’à se que mort s’ensuive, un nouveau paroissien. Les familles sont pauvres. Elles pratiquent une agriculture de subsistance qui les met à la merci des caprices de la météo et du risque de la « mauvaise récolte », sans parler de celles dont le lopin de terre n’a pas le sol nourricier d’avance. Elles vivent sans filet, sans sécurité sociale : quand le père décède, elles se retrouvent condamnées à la mendicité, à la charité ou, pour la mère, au remariage rapide, vu comme la seule alternative noble.

Dans ces conditions, beaucoup de grossesses ne sont pas désirées. Peut-on reprocher à ces mères, alors, de ne pas donner à leurs bébés autant d’affection qu’ils en auraient besoin ?  Bien sûr que non, elles sont humaines, l’amour ne se force pas ! Certaines femmes voient même avec appréhension la mort les rattraper à chaque grossesse : ces enfants à qui elles donnent la vie la leur volent littéralement en leur anémiant le sang. Comment ne pas comprendre les sentiments ambivalents que ces femmes peuvent entretenir à l’égard de leurs enfants, de leurs derniers-nés tout particulièrement, qui les amènent involontairement dans la tombe ?  Comment ne pas voir, avec la cuisine, la vaisselle, l’entretien de la maison, la lessive, la couture, le reprisage, alouette, qu’elles n’ont tout simplement pas de temps à consacrer à leurs bébés et à leurs jeunes enfants, qu’elles sont ravies de confier à d’autres (leurs filles aînées, une jeune sœur encore célibataire) le soin de s’occuper d’enfants pour lesquels elles n’ont pas l’énergie ?

Mais ce n’est pas tout.  L’enfant meurt souvent.  La maladie rôde, qu’on ne comprend pas encore et qu’on soigne mal.  Les bactéries dont on ne connaît pas encore l’existence ont beau jeu de se multiplier dans les aliments non réfrigérés et sur les surfaces et les corps trop peu lavés.  Et souvent, les mères affaiblies par les grossesses répétées, trop rapprochées mettent au monde des bébés de moins en moins vigoureux, de plus en plus chétifs.  Quand le taux de mortalité infantile est si élevé, aimer son bébé, c’est s’exposer à une souffrance intolérable.  C’est risquer le deuil, cruel mais si fréquent.  Mieux vaut attendre plus tard, quand l’enfant aura une dizaine d’années et qu’il aura passé à travers les épidémies et les dangers de la petite enfance (le poêle brûlant, l’eau mise à bouillir, la hache qui traîne, le froid hivernal…), quand il aura prouvé sa vigueur et sa capacité de survie.

Triste constat d’une époque où pour toutes ces raisons les parents se retiennent de prendre leurs bébés, de leur manifester de l’amour.

20e siècle :  Âge d’or de la médecine, s’il en est un.  Le médecin est respecté, adulé :  il est si éduqué, savant, et donc envié.  Les femmes n’ont pas encore repris le contrôle de leur corps, toujours sous le joug de l’Église, qu’elles le soumettent à la volonté de ce nouveau dieu.  Or, comme le prêtre, le médecin est un homme.  Et un homme de science, pour qui le calcul, la mesure, l’expérimentation, l’annotation, la précision sont les crédos.  Un homme de science qui se méfie de tout ce qui est inconnu, intuition, approximation, improvisation.  L’allaitement, déjà mis à rude épreuve par les prêtres qui le souhaitaient court (parce que c’est une méthode contraceptive beaucoup trop efficace), est maintenant banni, proscrit.  On ne sait pas combien boit le bébé, la composition du lait n’est pas stable, elle change sans arrêt, bref l’allaitement n’a pas la perfection du biberon de lait de vache pour le médecin parce qu’il le départit de son contrôle, ce qui lui est intolérable.  Parce qu’avec ses victoires sur la mort (pasteurisation, stérilisation, vaccination), la science médicale est un peu imbue d’elle-même, de même que ceux qui la pratiquent, la médecine devient un sport de compétition aussi :  les grands médecins prônent des « méthodes » et chacun souhaite voir la sienne triompher sur celles de ses adversaires.  Ainsi, c’est une course à celui dont les enfants soignés seront les plus grands, les plus costauds, feront leurs nuits, tiendront leur biberon seul, marcheront et mangeront le plus tôt.

Le médecin est devenu LA référence en matière de puériculture, s’immisçant ainsi pour son plus grand bonheur dans la dernière chasse gardée des femmes.  Or, que connaît le médecin, un homme, des besoins d’un bébé, quelle formation a-t-il sur la question ?  Rien, aucune.  Sous manteau de science, il improvise.  Et la façon la plus simple de convaincre est de faire perdre aux femmes leur confiance en leurs capacités maternelles.  Pour cela, il suffit souvent de prescrire exactement le contraire de la démarche intuitive !  Bercer un bébé pour l’endormir :  quelle erreur !  Le bébé doit s’endormir seul dans son lit, sans même être bercé (le berceau devient moïse) et en suivant cette technique on est récompensé : le bébé fera ses nuits au plus tard à six semaines !  Bébé est récalcitrant, il réclame une bouteille (sic) à deux heures du matin :  surtout on ne la lui donne pas, il n’en a pas besoin !  C’est le discours patriarcal par excellence :  la mère fait intuitivement tout de travers, elle ne doit pas se fier à elle-même parce qu’elle ne connaît rien et ne fait que se tromper ;  le bébé n’est pas conscient de ses besoins réels, il faut donc lui dicter quand manger (nourrir selon un horaire) et quand dormir, ne pas l’écouter puisque tout ce qu’il réclame n’est que caprices.

Est-ce parce que la médecine des trois quarts du 20e siècle est exclusivement masculine, est-ce parce qu’elle est d’abord scientifique, est-ce parce que l’autonomie du bébé au plus jeune âge possible est une valeur dans l’air du temps ?  Je ne sais.  Toujours est-il que l’essentiel de l’enseignement médical au 20e siècle tient à réduire au minimum les contacts physiques « inutiles » entre une mère et son bébé et qu’en prônant l’autonomie, on encourage surtout à peu s’occuper des bébés.  On enseigne aux parents qu’en prenant soin d’un bébé, en l’aimant et le câlinant, en répondant à ses pleurs, on le gâte et on le rend dépendant.  Soudain, il n’y a plus de pire insulte que « sous les jupes de sa mère ».

Et aujourd’hui ?  Coupée de ses instincts maternels pendant un gros deux siècles (7 générations au moins), la femme a du mal à les retrouver.  Elle doute d’eux ou elle les ressent peu.  Et quand elle ose enfin les écouter un peu, il y a toujours une mère, une grand-mère, une tante ou un pédiatre de la vieille école (même jeune!) pour lui dire comme autrefois qu’elle se trompe et qu’elle va gâter son bébé.  Il lui faut une bonne dose d’une confiance en ses instincts maternels (qu’elle n’a que rarement) pour faire fi de ces commentaires.

Être convaincu que donner trop d’amour est une erreur reste un lourd héritage que l’on traîne de générations en générations depuis 2 siècles.  J’ai décidé de refuser cet héritage.  À la poubelle, retenue !  Aimer mes enfants semble leur faire du bien.  Aimer mes enfants me fait du bien.

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Un avis sur « Petit historique des raisons de ne pas aimer son enfant »

  1. C’est incroyable ce que nos parents, grand-parents et ancetres ont vecu. L’Eglise prenait toute la place dans la vie des couples. Les curés donnaient la permission aux hommes de battre leur epouse et mere de leurs enfants… La femme devait s’oublier pour etre soumise entierement a son mari. Quoi qu’elle soit malade, elle devait l’aider sur la ferme, s’occuper de la corvee de la maison, de prendre soin des enfants, de preparer les repas en preparant d’avance les fourner de pains, moudre la farine et centrifuger le lait de la ferme et ce… est sans oublier de donner entierement satisfaction sexuelle a son mari en tout temps et sans exceptions… Lorsque le curé faisait sa visite paroissiale durant l’annee, il ne fallait pas oublier de lui faire une place a la table lors du repas et avant de partir, il ne manquait a demander de l’argent pour la dyme de l’eglise… La majorite des familles etaient plus que nombreuses, avaient peines a survivre et l’eglise ne pensait qu’a recolter l’argent durement gagné par le pere qui faisait des salaires de creve-fin.

    Ne soyons pas surpris qu’aujourd’hui les eglises soient vides de paroissiens et beaucoup sont abandonneés et detruites car nous, la generation d’apres-guerre n’avons pas permis que l’Eglise vienne controller nos vies… Bientot, ce sera sa chute…

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