Enfant et écran font bon ménage ?

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Ces dernières années, les émissions de télévision spécifiquement destinées aux tout-petits et même aux bébés se sont multipliées.  L’énumération précédente ne présente qu’un tout petit échantillon de l’offre actuelle.  Sans oublier qu’à toutes ces émissions s’ajoutent les innombrables films pour enfants.  On pense tout de suite aux classiques de Disney (Cendrillon, Bambi et Blanche Neige) qui reviennent en force sur les tablettes avec l’apparition du BlueRay, mais la concurrence est aussi féroce ces dernières années :  MGM, Pixar, Mattel et d’autres se sont lancés dans l’aventure avec succès, comme nous le rappellent Shrek, Barbie et Happy Feet, par exemple.  Et puis, ce n’est pas tout !  Il y a maintenant des chaînes de télé qui consacrent la totalité de leur programmation aux petits :  Disney Junior, Yoopa, Vrak TV, Tree House TV, BBC Kids… et probablement d’autres que je ne connais pas.

Si les producteurs et les diffuseurs ne lésinent pas sur l’offre, c’est que les enfants sont un public très lucratif.  Un public facilement influencé par la publicité aussi.  Mais doit-on blâmer producteurs et diffuseurs ?  Après tout, s’il y a succès, c’est qu’il y a marché, c’est-à-dire demande.  D’où vient cette demande, pourquoi cet engouement des parents pour les émissions devant lesquelles ils peuvent asseoir leur enfant… leur bébé ?

Tout parent l’a déjà constaté :  la très grande majorité des tout-petits et des bébés sont FASCINÉS par la télévision.  On dirait qu’elle les hypnotise (en fait, c’est presque ça, j’en parlerai plus bas!).  Vous avez un petit chenapan qui ne tient pas en place une minute, vous ouvrez le téléviseur et le voilà calmement assis…  pendant de looooooongues minutes (même des heures) !  Quel soulagement… puis quelle tentation !

Les enfants adorent la télé.  Et plus ils en écoutent, plus ils en réclament.  Ils s’attachent aux personnages, aux chanson-thèmes.  Ils en parlent beaucoup, reproduisent ce qu’ils voient.  Et sont souvent mignons de le faire !

Mais avant d’installer confortablement vos enfants et votre bébé sur le divan dans le but de gagner une petite heure de tranquillité, il serait temps de vous poser une question cruciale :

La télé est-elle bonne pour les enfants ?

On pourrait croire, au premier coup d’oeil, que oui.  Les enfants peuvent enrichir leur vocabulaire devant le petit écran.  C’est une bonne chose, vraiment.  Ils entrent en contact avec un monde imaginaire intéressant aussi :  ils y rencontrent des licornes, des dragons, des fées et des bois enchantés.  C’est bien aussi, et ça enrichit leurs jeux de rôles (quoique trop de télé aurait l’effet inverse et finirait par brider leur imagination devenue paresseuse en les restreignant au déjà-vu, surtout que le contenu regardé n’est pas toujours si fabuleux).  Tout de même, ça leur ouvre tout un monde.  Enfin, devant la télé, les enfants s’initient à de grands classiques de la littérature :  le Petit Chaperon rouge, Hansel et Gretel, Tarzan…  On peut aussi leur faire rencontrer ces personnages dans des versions livresques adaptées aux tout-petits, mais avouons que les versions animées sont attachantes.  Voilà une belle ouverture vers la culture, qui peut être complémentaire de la lecture.

Hé bien, malheureusement, la réponse est tout de même non.  Absolument pas.  Tout compte fait, la télé n’est pas bonne pour les jeunes enfants.  Au contraire, elle leur est (hautement) néfaste à trop d’égards pour que ces quelques bienfaits pèsent lourd.  Voyons un peu en quoi :

1. Agressivité :  C’est l’une des conséquences négatives associées à la télé et aux jeux vidéo depuis longtemps.  C’est pourquoi les parents doivent aiguiller l’enfant dans ses choix, puisqu’ici le problème résulte d’abord du choix de contenu.  Plus un enfant voit d’images violentes, plus il normalise la violence et l’intègre à son comportement.  Or, il y a plus de violence à la télé que nous le croyons souvent (parce que nous-mêmes avons normalisé une certaine violence, justement), y compris dans la majorité des dessins animés destinés aux jeunes enfants.

Plusieurs jeux vidéo sont, de ce point de vue, terrifiants.  Il est peut-être bon de se rappeler que les jeux vidéo ont d’abord servi à entraîner les soldats américains pour leur permettre de « tuer froidement » l’ennemi, sans hésiter, sans empathie, et de vivre moins de stress post-traumatique.  Ça pourrait expliquer certaines choses.  De fait, cette violence dans les jeux vidéo détache l’enfant de la réalité (les actes ont des conséquences), ce qu’aucun autre jeu d’enfant, même violent, ne lui permet :

« Généralement, les pères diront que les jeux des garçons ont toujours été plus agressifs.  Les jeux vidéo n’ont rien à voir avec le jeu d’antan des enfants.  En jouant au cow-boy et à l’indien, les enfants qui dépassaient les normes et qui blessaient quelqu’un étaient punis ou réprimandés.  L’autre, bien humain, en train de jouer, se plaignait et il cherchait à se venger. »  (Un monde sans enfance, p. 330)

Mais le problème ne réside pas seulement dans le fait que les tout-petits reproduisent les comportements violents qu’ils voient à l’écran.  En effet, la surconsommation de télévision durant la petite enfance altérerait le développement normal du cerveau de l’enfant de façon permanente en stimulant à outrance certaines zones de son cerveau.  La conséquence se situerait dans une tendance à aborder la vie comme une menace constante :

« Il est possible de déduire que l’écoute de la télévision – activité qui stimule le cerveau reptilien, cerveau responsable des fonctions liées à la survie – amène à sous-développer les parties du cerveau responsables des émotions et des relations sociales, le cerveau émotionnel ou limbique.  Pour développer ce pallier du cerveau responsable des émotions, le cerveau du jeune enfant a besoin de relations réelles.  […]  Quand l’interaction humaine se fait moins fréquente, l’information en images mobilise fortement les émotions et elle prend le dessus […]  ce qui, pour peu que cela survienne relativement souvent, peut altérer le cerveau de l’enfant, même biologiquement. »  (Un monde sans enfance, p. 316)

Ainsi, même un contenu télévisé non-violent finirait à la longue par provoquer de l’agressivité et de la violence chez les enfants, qui interpréteraient mal les situations de discussion ou de conflit, se sentant à tort agressés par leur interlocuteur (sous l’influence d’un cerveau reptilien sur-réactif), et donc en droit de répondre par la violence, physique ou verbale.

2.  Obésité :  La télé est au banc des accusés quant à l’épidémie d’obésité qui frappe les enfants et les adolescents occidentaux.  Cela tient à deux faits indépendants :
– Pendant qu’ils sont assis sagement à regarder la télévision ou à jouer à des jeux vidéo, les enfants ne sont pas dehors en train de grimper, courir, lancer le ballon.  Plus un enfant regarde la télé, moins il a de chances d’être suffisamment actif.
– Devant la télé, les enfants comme les adultes sont portés à grignoter.  Pendant un repas pris devant la télé, un enfant court beaucoup plus le risque de ne pas être attentif à ses signaux de satiété et à trop manger.  Et les aliments grignotés devant l’écran sont rarement les plus sains : chips, bonbons, biscuits et crème glacée sont bien plus souvent au rendez-vous que le potage au brocoli et la salade de pois chiches.  En cela, la publicité joue un rôle terrible, et on réduit déjà le risque de grignoter des cochonneries en l’éliminant (films ou émissions pré-enregistrées plutôt que télé en direct).

3.  Problèmes de concentration et d’apprentissage :  C’est là une constatation troublante, qui date d’une quinzaine d’années.  Consommée abusivement (et nous verrons plus tard que la consommation est vite abusive pour un jeune enfant), la télé a donc un autre impact négatif sur le développement du cerveau.  C’est l’apprentissage qui est mis à mal :   « Les études démontrent qu’une à deux heures de télé par jour a un effet négatif significatif sur le rendement scolaire des enfants, tout particulièrement en lecture. »  (Société canadienne de pédiatrie, 1999)

Qu’est-ce qui explique ce phénomène ?  Un problème de concentration est au coeur de ces médiocres résultats.  Et en quoi la télé est-elle concernée ?  Il semblerait que ce soit d’abord et avant tout une question d’ondes, pas de contenu :

« Si nos enfants restent scotchés devant la télé, c’est qu’elle les plonge dans un état proche de l’hypnose.Tout se passe au niveau du cerveau : aussitôt le poste allumé, des ondes lentes, dites « alpha », prennent le relais des ondes « bêta », celles de l’éveil. En temps normal, ce processus s’opère chez un individu en état de légère léthargie qui garde les yeux fermés, ou qui est en train de s’endormir. Les chercheurs ont également observé chez l’enfant gavé de télé une nette prédominance de l’activité cérébrale dans l’hémisphère droit, celui qui traite l’information de façon émotionnelle. Résultat : l’esprit critique est annihilé et la capacité d’apprendre diminue. »  (www.psychologies.com)

Cette impression que nous avons que la télé hypnotise nos enfants n’en est donc pas une, c’est un fait scientifiquement prouvé.

4.  Problèmes de sommeil :  C’est là, peut-être, l’impact négatif le moins attendu, le plus surprenant.  Vous pensez sûrement aux cauchemars que peuvent faire les enfants qui ont été exposés à un contenu ne convenant pas à leur âge (film d’horreur, images pornographiques) et qui pourrait les effrayer ou les troubler au point de les priver de sommeil.  C’est là un problème tout à fait réel, connu.  Mais il suffit de surveiller le choix d’émissions pour contrer cette menace.  Des émissions trop stimulantes pourraient aussi avoir pour effet d’exciter les enfants et de retarder leur endormissement, comme n’importe quelle activité trop stimulante pratiquée dans l’heure précédant le coucher.

Il ne s’agit malheureusement pas que de cela.  C’est aussi une question de luminosité.  Nos cycles de veille et de sommeil sont contrôlés par la sécrétion quotidienne d’une hormone, la mélatonine, qui survient avec le retour quotidien, en soirée, à la noirceur.  Or, l’exposition aux écrans (télé, ordinateur, tablette, etc.), et plus particulièrement à la lumière bleue (généralement utilisée dans les technologies LED des nouveaux écrans) annihile la capacité de l’organisme à sécréter la mélatonine pendant un bon laps de temps suivant l’exposition.  Ainsi, même plongés dans la noirceur de la chambre à coucher, les enfants qui ont regardé la télé ou joué à des jeux vidéo en soirée ne sécrètent pas de mélatonine, ce qui nuit à l’endormissement et perturbe tout le sommeil nocturne (favorise de nombreux réveils lors des passages en sommeil dit léger).

« En mai 2011, une équipe suisse avait déjà constaté une altération des cycles biologiques et des performances intellectuelles due aux écrans LED d’ordinateurs. L’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) a elle-même lancé l’alerte en 2010 sur ces diodes émettrices de lumière bleue, pointant un risque particulier pour les enfants dont l’œil filtre moins bien la lumière. »  (http://sante.lefigaro.fr)

Les problèmes liés à un déficit en mélatonine sont de mieux en mieux connus.  Notamment parce qu’ils sont depuis plusieurs années expérimentés par les voyageurs, qui souffrent alors de « décalage horaire ».  Le déficit en mélatonine a un lourd impact sur la facilité à s’endormir et la capacité à demeurer endormi, mais aussi sur la gestion du stress et d’autres aspects de la santé mentale.  D’où l’inquiétude des spécialistes du sommeil depuis que l’on a découvert que les écrans pouvaient induire ce déficit.

Recommandations

En tenant compte de tous ces faits, il devient clair que l’exposition des enfants aux écrans doit être restreinte par leurs parents.  Quelques associations se sont d’ailleurs prononcées pour guider les parents à cet effet :

L’Académie Américaine de Pédiatrie recommande que les moins de 2 ans n’écoutent jamais la télévision et que les enfants de plus de 2 ans la regardent au maximum 2h par jour.  Elle déconseille l’installation d’un téléviseur dans une chambre d’enfant.

L’Association française de pédiatrie ambulatoire (AFPA) recommande que les moins de 3 ans n’écoutent jamais la télévision (sauf rares occasions), que les moins de 6 ans ne possèdent pas de console de jeu, que les moins de 9 ans ne naviguent pas sur Internet (et qu’ils n’y aillent que sous supervision parentale jusqu’à 12 ans).

L’Association canadienne de pédiatrie décourage toute activité devant un écran aux moins de 2 ans.  Elle conseille aussi de limiter à 1h ou 2h le temps d’exposition quotidienne à tout type d’écran des enfants plus âgés.  Elle recommande qu’aucun enfant n’ait de téléviseur dans sa chambre et que la télévision soit toujours éteinte à l’heure des repas.

Suite à une étude, la Dre Michelle Garrison (Hôpital des enfants de Seattle) conseille que les moins de 5 ans n’écoutent pas la télévision en soirée (après le souper) et que les émissions regardées dans la journée soient toujours sans violence.

Bref, on ne devrait pas permettre à nos bébés de regarder la télé sauf très exceptionnellement avant l’âge de 2 ou 3 ans.  La télé pour les bébés, c’est mal !  Pour nos enfants, on devrait contrôler la quantité de télé regardée quotidiennement (2h max), et le moment de l’écoute (pas dans l’heure qui précède le dodo, jamais pendant les repas).  On devrait aussi bannir toute émission ou tout jeu vidéo violent et porter attention à la publicité, l’éliminer autant que possible (en enregistrant les épisodes à l’avance, par exemple).

Est-ce que, sachant cela, je vais me priver du plaisir, à l’occasion, le samedi soir, d’installer mes filles devant un bon classique de Disney (voire deux à la suite, sacrilège!) au salon chez un ami pendant que nous jouons à des jeux de société à la table de la salle à manger entre adultes jusque tard tard tard ?  Non.  Bien sûr !  Mais cela m’incite à ne pas prendre les émissions dites éducatives pour ce qu’elles ne sont pas et à me souvenir que la modération a bien meilleur goût… et que c’est à moi de l’enseigner à mes filles.

Sources

Proulx, Chantale, Un monde sans enfance, GGC, 2009
http://www.lapresse.ca/vivre/famille/sante-des-enfants/201106/27/01-4412942-la-television-le-soir-peut-nuire-au-sommeil-des-petits.php
http://www.psychologies.com/Famille/Enfants/Epanouissement-de-l-enfant/Articles-et-Dossiers/Trop-de-tele-nuit-gravement-aux-enfants
http://sante-medecine.commentcamarche.net/news/102012-la-television-perturberait-le-sommeil-des-enfants
http://sante.lefigaro.fr/actualite/2012/08/30/18906-lutilisation-excessive-tablettes-nuit-sommeil
http://www.magicmaman.com/,television-ordinateur-les-ecrans-perturbent-le-sommeil,2224,1759821.asp
http://sante-medecine.commentcamarche.net/faq/6169-enfant-et-television-mettre-des-limites
http://www.soinsdenosenfants.cps.ca/handouts/promote_good_television_habits

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4 avis sur « Enfant et écran font bon ménage ? »

  1. Merci… Tellement vrai !!!!!!!! je me bats chaque jour pour que mes enfants résistent…(je ne gagne pas toujours mais les temps d’écoute sont restreints). Je suis très contente d’avoir mis mes enfants en crèche, pour garantir le « zéro télé » avant les 3 ans.
    En ce qui concerne l’impact sur le cerveau du tout petit, j’avais lu (je ne sais plus où) que dès que le cerveau n’entre pas en intéraction avec son environnement, c’est très limité pour l’apprentissage. La télé a beau délivrer un message, l’enfant reçoit mais s’il ne peut pas répondre, son cerveau n’est pas stimulé et l’information « passe son chemin »
    Bref, vive les jeux de société, et les petits jeux anodins avec maman, papa, frères et soeurs.
    Mais c’est vrai que de la part des parents et enfants, la tentation est grande. Je ne peux pas leur jeter la pierre, car des fois après une bonne journée de boulot bien remplie, tu rentres exténué(e) et un petit moment de répit n’est pas malvenu.

    • Avec ma grande de bientôt 4 ans, nous (re)découvrons le plaisir des jeux de société pour enfants, et il est vrai que les moments passés devant la télé n’arrivent pas à la cheville de ceux passés à jouer ! Je constate que, chaque fois qu’elle me demande de lui ouvrir la télé, c’est mon rôle de lui proposer plutôt autre chose parce que c’est généralement l’ennui qui motive cette demande. Et maintenant, elle est une championne pour les casse-têtes et une adepte inconditionnelle des dominos.
      Merci de ton commentaire sur l’impact sur le cerveau, je vais essayer de trouver de la documentation là-dessus, ça m’intéresse !

  2. Je suis convaincue que la télévision peut avoir un grand effet sur les enfants simplement parce qu’elle a de grands effets sur moi! Je suis hypnotisée quand la télévision est ouverte. Même si les émissions sont plattes, ça me demande un effort pour la fermer et faire autre chose. Le temps passe très vite devant la télé sans qu’on s’en aperçoive…On lève les yeux et POUF! La soirée est finie 😦 Pour le sommeil, je vois l’effet sur moi plus avec l’ordinateur que la télé. Je dois éviter d’aller sur internet au moins une heure avant de dormir sinon, mon endormissement est plus difficile (et je n’ai presque jamais de problème habituellement). Je ne savais pas que les recommandations des différents pays se ressemblaient autant avant de lire ton texte, alors merci! Je suis encore plus convaincue que c’est une bonne chose de la laisser fermer le plus souvent possible!

  3. Ping : Le sommeil de bébé | Quand Zalah materne

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