Archives de mots-clés | enfant de la gardienne

L’enfant de la gardienne est une petite terreur

Pour celles et ceux qui ne le savaient pas encore, ça fait un an et demi que j’ai rangé mon chapeau de maman à la maison pour endosser celui de gardienne. Je continue de m’occuper au quotidien de mes deux amours (qui viennent respectivement d’avoir 5 et 3 ans, ça ne me rajeunit pas!), mais je prends maintenant aussi soin toute la journée de la plus jeune de mes nièces (2 ans et demi) et de trois autres enfants âgés de 17 mois, 2 ans et demi et 3 ans.

Alors voilà, ça me fait des journées (et des soirées) très occupées ! Mais ce n’est pas de ça, ni de la transition entre ces deux moments de ma vie, ni de tout ce que ces 18 derniers mois m’ont appris sur l’impact de la garderie dans la vie des enfants, ni de la meilleure façon de procéder à l’intégration d’un enfant dans un milieu de garde, ni de rien de tous ces sujets (qui m’interpellent tout de même drôlement) dont je souhaitais vous parler aujourd’hui.

Non, j’avais envie d’y aller léger en abordant la grande question des petites pestes. Ou pourquoi l’enfant de la gardienne est si souvent « le petit monstre », celui qui tyrannise les amis, celui qui pique des crises ou dit des gros mots, celui qui tape et mord les amis (et sa mère), celui qui crache sur le repas (au sens figuré, mais au sens propre ça s’est vu aussi), bref le mauvais exemple, le leader négatif, l’enfant le moins agréable du groupe.

C’est pas vrai ?  Ça doit bien être comme ça chez vous aussi, à la garderie que fréquente votre petit ange ? Tous les enfants sont désagréables à l’occasion, tous les enfants demandent beaucoup d’attention les premières semaines, mais avec le temps la RSG établit une dynamique de groupe et les problèmes s’estompent. Si un enfant, vraiment, a un comportement détestable, elle peut rompre le contrat et ne plus le reprendre pour préserver l’harmonie dans le groupe (ouf, je n’ai jamais eu à le vivre!). Mais son enfant à elle, la RSG ne peut pas le mettre à la porte de son service de garde…

Je me souviens, quand le fils de mon amie a commencé la garderie, qu’elle me racontait qu’elle avait une gardienne en or, un beau milieu avec un chouette groupe d’amis, presque le paradis, sauf LE FILS DE LA GARDIENNE (dit sur un ton de film d’horreur). Ce petit garnement dont elle n’avait qu’une hâte, qu’il entre à la maternelle et qu’enfin il ne puisse plus influencer (je crois qu’elle avait employé le mot « corrompre ») son adorable fils à elle.

Quand j’ai ouvert mon service de garde, je m’attendais à ce que ma petite Frimousse me donne parfois du fil à retordre. Elle a été un bébé exigeant dès le début et elle avait 19 mois à l’ouverture, ce qui n’est pas nécessairement l’âge le plus facile. Mais je ne m’y attendais peut-être pas à ce point-là. Et surtout, je n’envisageais pas les petites tempêtes que j’allais déclencher chez ma jusque-là sereine Fée.

Je vous fais fi des détails, mais disons que parfois j’ai eu honte. Une terrible honte de mes (désormais) terribles filles, qui ont poussé, tiré les cheveux… mais surtout qui me désobéissaient, me défiaient, s’attaquaient physiquement à moi. Puis honte d’avoir eu honte d’elles, bien sûr, dans un joyeux cycle de culpabilité typiquement maternelle… Je me sentais comme le cordonnier mal chaussé, qui prétend éduquer les enfants des autres mais n’y arrive même pas avec sa propre progéniture.

Mais est-ce bien un problème de cordonnier mal chaussé ?

Je ne le crois pas, sinon j’aurais mieux fait de fermer boutique. En fait, il y a quelques explications simples qui peuvent éclairer ces comportements.

– L’enfant qui se fait garder arrive dans un univers de jouets nouveaux. C’est fantastique pour lui ! Tous ses jouets à la maison, et plein d’autres à la garderie ! Tandis que l’enfant de la gardienne doit désormais partager les jouets qui étaient auparavant seulement à lui. Pareil pour l’espace, souvent même pour ce lieu intime qu’est sa chambre.

– L’enfant qui se fait garder a besoin d’apprendre à connaître la RSG, lui faire confiance, s’attacher à elle. Ça demande du temps en contact`rapproché, de s’apprivoiser ainsi. Pour sa part, l’enfant de la gardienne doit désormais partager sa maman, accepter qu’elle prenne, porte, berce et câline d’autres enfants.

Bref, l’enfant de la gardienne peut vivre d’incroyables frustrations devant cette violation de son espace, cette monopolisation de ses jouets, mais surtout une jalousie intense face à cet accaparement de sa maman, qui jusque là n’était qu’à lui.

D’ailleurs, c’était le mot de ma Frimousse : « Ma maman à moi. Pas ta maman. »

Ainsi, si l’enfant qui se fait garder vit ses drames (séparation d’avec sa maman, et toute l’anxiété ou l’ennui qui viennent avec, lieu inconnu, etc.), l’enfant de la gardienne a beau être le choyé, le privilégié qui passe toute ses journées avec sa maman, dans sa maison, et fait la sieste dans son lit, il vit ses drames à lui aussi. Des petits drames quotidiens qui ressemblent à s’y méprendre à ceux que doit vivre le jeune enfant qui accueille un bébé frère ou un bébé sœur.

Mais il y a autre chose. J’ai longtemps cherché en vain à m’expliquer ce sentiment que j’avais que les agissements de mes filles ne demandaient pas une interprétation négative. J’ai fouillé Le bébé et l’eau du bain – Comment la garderie change la vie de vos enfants du Dr Jean-François Chicoine et de l’éditorialiste (féministe) Nathalie Collard, ma référence incontournable dès que la garderie est concernée. Un petit bijou de réflexion sur la place des enfants dans notre société. Mais, malheureusement pour moi, c’est un livre qui parle des enfants qui se font garder, pas de ceux de la gardienne.

Ce n’est pas surprenant, en fait. Au Québec, ce sont 70% des enfants d’âge préscolaire qui fréquentent un service de garde. Des enfants qui restent, quel très faible pourcentage vit cette réalité qui est devenue celle de mes enfants ? Je crois qu’il n’y a aucune statistique sur cette question, comme il n’y a pas vraiment d’ouvrage qui l’aborde de front. Parce qu’il s’agit d’une petite minorité, qu’on estime chanceuse de surcroît.

C’est en relisant Au cœur des émotions de l’enfant (Filliozat) pour une tout autre raison que j’ai finalement mis le doigt sur ce qui me chicotait depuis des mois. Je suis tombée sur ça :

« Adorable à la crèche, infernal à la maison ?
Il accumule toute la journée des tensions qu’il ne s’autorise pas à libérer avec des étrangers. Il vous les réserve parce qu’il sait que vous serez un bon contenant. Vous continuez de l’aimer même s’il est grognon. » (p. 272)

Ça a été le déclic dans ma tête. Les comportements de mes filles qui m’ont le plus laissée sous le choc étaient leurs manifestations agressives à mon égard et leurs crises de larmes ou bouderies. Je m’attendais à ce que la vie en communauté nécessite des adaptations pour elles, qu’elles se disputent avec les amis, trouvent difficile de partager (même au point de mordre)… mais je n’avais pas anticipé que leur relation avec moi allait, elle aussi, être différente en présence des autres enfants.

En lisant ce petit paragraphe de Filliozat le mois dernier, j’ai réalisé que cet écart entre ce que se permettent mes filles à mon égard (répliquer, me taper, critiquer ma nourriture, etc.) et ce que se permettent les autres (au pire, m’ignorer) n’était ni le fruit d’un quelconque défaut de caractère de leur part (ça, je l’ai toujours su) ni le résultat d’une mauvais éducation que je leur donnais (quel soulagement!).

La révélation !

En fait, si mes filles sont parfois de petites terreurs, c’est qu’elles sont bien avec moi, c’est qu’elles savent qu’elles peuvent exprimer leurs frustrations sans perdre mon amour. C’est que, comme tous les enfants qui ont développé un attachement sécurisé, elles pressentent et ressentent que l’amour de leurs parents est inconditionnel. Et que par conséquent, elles n’ont pas à être parfaites et à réprimer leurs émotions négatives pour conserver cet amour.

Les enfants que je garde peuvent avoir développé un attachement pour moi (je l’espère !), mais celui-ci ne sera jamais aussi primaire que l’amour parental. On pourrait dire que les enfants, en leur fort intérieur, sentent que l’amour des autres adultes demeure plus conditionnel que l’amour parental, et qu’ils ne peuvent donc pas s’abandonner sans retenue et risquer de ne plus mériter cet amour (Le Bébé et l’eau du bain, p. 188-191). Au cours d’une journée passée chez moi, ces petits amours dont je prends soin peuvent accumuler un certain nombre de frustrations sans se plaindre, quitte à exploser le soir en présence réconfortante de maman et papa, comme le décrit si bien Filliozat dans l’extrait que j’ai cité. Mes filles, elles, n’attendent tout simplement pas, puisque je suis toujours là.

Alors, il arrive que mes filles soient de vrais petits démons et c’est tant mieux pour notre relation !

_____________________________________________________________________

Références citées :
Isabelle Filliozat, Au coeur des émotions de l’enfant, Éditions J-C Lattès, 1999, 312 p.
Dr Jean-François Chicoine et Nathalie Collard, Le Bébé et l’eau du bain – Comment la garderie change la vie de vos enfants, Éditions Québec Amérique inc., 2006, 513 p.

Advertisements